À l’approche des élections québécoises du 5 octobre, les partis de droite ne rivalisent pas seulement sur les impôts, les services publics ou l’économie. Une autre compétition, plus dangereuse, est à l’œuvre : qui paraîtra le plus dur envers les personnes migrantes et les minorités religieuses, et qui ira le plus loin dans l’utilisation du discours sur la « protection de l’identité québécoise » et la « laïcité » pour justifier l’exclusion?
Tout cela se déroule alors que les familles de la classe ouvrière font face à une crise du logement, à la hausse du coût de la vie et à de graves problèmes dans les systèmes de santé et d’éducation. Plutôt que de tenir les gouvernements, les politiques d’austérité et le sous-investissement chronique responsables de ces crises, on transforme de plus en plus les personnes migrantes, les demandeur·euse·s d’asile et les minorités religieuses en cibles politiques faciles.
De la neutralité de l’État au contrôle des personnes
Depuis l’adoption de la Loi 21 en 2019, le sens de la laïcité au Québec s’est progressivement transformé. Ce qui devrait être un principe garantissant la neutralité de l’État à l’égard des religions est de plus en plus utilisé pour imposer des restrictions aux individus dans les milieux de travail, les établissements d’enseignement et les espaces publics.
Le 1er septembre, de nouvelles restrictions sont entrées en vigueur dans le cadre du renforcement de la législation québécoise sur la laïcité. Ces règles interdisent les pratiques religieuses dans un grand nombre d’espaces relevant des institutions publiques et touchent aussi bien les pratiques individuelles que collectives.
Les pratiques religieuses collectives dans les rues et les parcs publics sont également interdites, à moins qu’une municipalité n’accorde une exception.
Ces restrictions révèlent une contradiction fondamentale : l’État peut prétendre être « neutre » à l’égard de la religion tout en décidant où une personne a le droit de prier.
Cette contradiction est particulièrement évidente à la Société de transport de Montréal (STM). Les employé·e·s peuvent continuer à utiliser les salles de bien-être pour méditer, se détendre ou faire du yoga, mais ils et elles ne peuvent plus les utiliser pour prier.
À l’Université de Montréal, les personnes souhaitant prier doivent quitter le campus.
La question n’est pas de savoir si le Québec doit être une société laïque. La véritable question est la suivante : la laïcité de l’État signifie-t-elle libérer les institutions publiques du contrôle religieux, ou donner à l’État davantage de pouvoir pour réglementer les croyances et les pratiques personnelles des travailleur·euse·s et des étudiant·e·s?
Les femmes musulmanes et les travailleur·euse·s en paient le prix
C’est précisément ce qui se trouve au cœur de l’avertissement lancé par une vaste coalition d’organisations de la société civile québécoise dans la Déclaration contre l’instrumentalisation de la laïcité.
Cette déclaration, lancée notamment par l’Observatoire des inégalités raciales au Québec, l’Observatoire pour la justice migrante, la Fédération des femmes du Québec, la Ligue des droits et libertés et l’Association canadienne des libertés civiles, ne rejette pas la laïcité. Au contraire, elle affirme que la laïcité de l’État constitue un principe démocratique important puisqu’elle sépare l’État de la religion tout en protégeant la liberté de conscience et de croyance de toutes et tous.
Ce que les signataires rejettent, c’est l’utilisation de la laïcité comme outil d’exclusion.
La déclaration souligne les conséquences des lois 21, 94 et 9 : des travailleur·euse·s perdent des possibilités d’emploi, des étudiant·e·s se voient fermer l’accès à certaines professions et des parents sont empêchés de participer pleinement à la vie scolaire de leurs enfants. Ces restrictions touchent de manière disproportionnée les femmes musulmanes qui portent des signes religieux.
La déclaration avertit également que ces politiques contribuent à créer un climat où le racisme, l’intolérance et la discrimination envers les minorités deviennent de plus en plus normalisés.
Les signataires demandent à tous les chefs des partis politiques de s’engager en faveur d’une laïcité respectueuse des droits humains et d’abroger les lois 21, 94 et 9 s’ils forment le prochain gouvernement.
Lire et signer la Déclaration contre l’instrumentalisation de la laïcité
Les personnes migrantes au cœur de la campagne électorale
Ce débat ne peut être séparé des attaques politiques plus larges contre l’immigration.
Le chef du Parti Québécois, Paul St-Pierre Plamondon, souhaite réduire de plus de moitié le nombre d’immigrants temporaires au Québec, le faisant passer de plus de 500 000 à entre 200 000 et 250 000. Il a à plusieurs reprises associé les niveaux d’immigration à la pression sur le logement, les écoles, les services publics et l’avenir de la langue française.
Le Parti conservateur du Québec pousse ce discours encore plus loin.
Le 14 septembre, son chef, Éric Duhaime, a proposé de réduire de 25 % l’aide sociale destinée aux demandeur·euse·s d’asile et de restreindre leur accès aux logements subventionnés et aux services de garde. Il a justifié cette proposition en affirmant que de nombreux demandeur·euse·s d’asile viennent au Québec pour profiter des programmes sociaux. Il souhaite également réduire le nombre de réfugié·e·s et d’admissions au titre de la réunification familiale dans les catégories d’immigration permanente non économique du Québec.
Dans ce récit, une personne demandeuse d’asile — qui a peut-être fui la persécution, la guerre ou le danger — devient une personne suspecte qui doit prouver qu’elle ne « profite » pas de la société québécoise.
Le Parti Québécois a également fait de la défense et de l’élargissement du modèle actuel de laïcité au Québec un élément central de son programme politique. Une majorité écrasante des membres du PQ a appuyé des restrictions concernant les prières publiques et les pratiques religieuses dans les établissements d’enseignement financés par l’État.
Le Parti libéral du Québec a adopté une position différente sur certains aspects de la Loi 21. Son chef, Charles Milliard, a déclaré qu’un gouvernement libéral ne renouvellerait pas la disposition de dérogation protégeant certaines parties de la Loi 21 contre les contestations constitutionnelles lorsqu’elle arrivera à échéance en 2029 — une position que le PQ a dénoncée comme une menace contre le modèle québécois de laïcité.
Il existe de véritables différences entre les partis. Mais le terrain politique lui-même s’est déplacé : les personnes migrantes, les demandeur·euse·s d’asile, les minorités religieuses et, particulièrement, les musulman·e·s sont de plus en plus contraints de défendre leurs droits fondamentaux dans un débat électoral centré sur la question de savoir qui appartient au Québec et à quelles conditions.
Le racisme ne reste pas à l’intérieur du Parlement
La rhétorique politique a des conséquences qui dépassent l’Assemblée nationale.
Les personnes et les organisations qui contestent les politiques discriminatoires ne font pas seulement face aux décisions gouvernementales. Elles sont également confrontées à un climat d’hostilité grandissant.
Cela est devenu particulièrement visible lors des mobilisations hebdomadaires devant le bureau de la ministre Christine Fréchette. Alors que la mobilisation atteignait son 15e sit-in, les organisateur·rice·s ont signalé des menaces ainsi qu’un déferlement de commentaires racistes sur leur page des médias sociaux.
Les personnes migrantes n’ont pas créé la crise
Pendant une campagne électorale, il est facile de rendre les nouveaux arrivants responsables de la pénurie de logements, les personnes migrantes de la surpopulation dans les écoles ou les demandeur·euse·s d’asile de la pression sur les services publics.
Mais les personnes migrantes n’ont pas privatisé le logement. Elles n’ont pas réduit les investissements dans les services publics. Elles n’ont pas créé la crise du système de santé. Et elles n’ont pas conçu un système d’immigration qui maintient délibérément des centaines de milliers de travailleur·euse·s dans un statut temporaire et précaire.
Les travailleur·euse·s migrant·e·s font partie de la classe ouvrière qui fait fonctionner les entrepôts, les usines, les restaurants, les services de soins, les transports et d’autres secteurs essentiels du Québec.
Beaucoup paient des impôts et occupent des emplois essentiels tout en vivant sous la menace de perdre leur statut d’immigration, leur permis de travail ou leur droit de rester au Canada.
Faire de ces travailleur·euse·s des boucs émissaires ne construira pas un seul logement abordable. Cela n’ouvrira pas une seule classe supplémentaire. Cela n’ajoutera pas une seule infirmière dans un hôpital.
Cela ne fait que détourner la colère des travailleur·euse·s de celles et ceux qui sont réellement responsables de la crise.
Une laïcité qui protège la liberté, pas une laïcité qui punit la différence
Le choix n’est pas entre la laïcité et la religion.
Nous pouvons défendre un État laïque tout en défendant le droit d’un travailleur musulman de prier, le droit d’une femme portant le hijab de travailler, le droit d’un travailleur sikh de porter le turban et le droit d’une personne juive, chrétienne, athée ou de toute autre conviction de vivre selon ses croyances — ou son absence de croyance — sans subir de discrimination.
Un État laïque devrait être neutre envers ses citoyen·ne·s. Il ne devrait pas exiger des personnes qu’elles deviennent religieusement invisibles avant de pouvoir participer pleinement à la société.
À l’approche des élections d’octobre, l’une des questions les plus importantes auxquelles sont confrontés les mouvements syndicaux et antiracistes est de savoir si nous laisserons les partis politiques dresser les travailleur·euse·s, les personnes migrantes et les minorités les uns contre les autres — ou si nous ramènerons le débat vers ce que les travailleur·euse·s ont réellement en commun : les salaires, le logement, les services publics, les conditions de travail, le statut d’immigration et le droit de vivre dans la dignité.
La réponse la plus forte à la politique du bouc émissaire est la solidarité.
La campagne Montréal Debout (Montreal Rise Up) du CTTI contre la Loi C-12 et les expulsions massives constitue un modèle de mobilisation des quartiers pour combattre les politiques anti-immigration alimentées par la désignation des personnes migrantes et des travailleur·euse·s migrant·e·s comme responsables des crises du logement, de l’économie et des services sociaux.
Il s’agit d’une méthode d’organisation à partir de la base, permettant aux communautés de transformer le discours anti-immigration imposé par l’État. Pour en savoir plus, consultez les documents du CTTI consacrés à la campagne Montréal Debout.
Les droits des personnes migrantes sont des droits des travailleur·euse·s. Une attaque contre la liberté et la dignité d’un groupe de travailleur·euse·s aujourd’hui affaiblit les droits de tous les travailleur·euse·s demain.



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