D’Amsterdam à Toronto, les travailleurs d’Uber brisent l’isolement et combattent l’exploitation par l’organisation collective.
Alors que des centaines de livreurs de repas descendaient dans les rues de Toronto pour réclamer des salaires décents et de meilleures conditions de travail, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants participait à Montréal à la projection du documentaire In This Together, consacré à l’exploitation des chauffeurs Uber aux Pays-Bas. Ces luttes soulèvent une question qui dépasse les frontières : comment les travailleurs peuvent-ils faire face aux géants du numérique qui contrôlent leurs revenus et leurs conditions de travail au moyen des plateformes numériques ?
Le lundi 2 novembre 2026, en soirée, l’Université Concordia, à Montréal, accueillait une projection du documentaire In This Together, réalisé par la cinéaste néerlandaise Lisette Olsthoorn et présenté par Cinema Politica.
Le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI–IWC) participait à cette activité. Assia Malinova, organisatrice communautaire au Centre, y a pris la parole pour présenter les activités et les campagnes de l’organisme, tout en établissant des liens entre l’exploitation dans l’économie des plateformes et les luttes plus larges des travailleurs migrants au Canada.
Cette projection était bien plus qu’un événement cinématographique. Elle a permis d’aborder l’une des transformations majeures du monde du travail : le pouvoir croissant des multinationales technologiques, l’expansion des emplois précaires et la fragmentation du travail en tâches temporaires contrôlées par des algorithmes, tandis que les travailleurs assument les risques liés aux faibles revenus et à l’insécurité économique.
Aux Pays-Bas, quand l’application devient le patron

In This Together suit le parcours de chauffeurs Uber à Amsterdam. Beaucoup avaient rejoint cette industrie dans l’espoir d’obtenir de meilleurs revenus et une plus grande autonomie. Ils se sont pourtant retrouvés confrontés à une baisse de leurs gains, à des changements dans les règles de rémunération et à des difficultés pour communiquer avec l’entreprise.
Le documentaire adopte une approche originale en reconstituant une conversation réelle entre trois chauffeurs et trois employés d’Uber, lors de manifestations devant les bureaux de l’entreprise à Amsterdam.
À travers les expériences des chauffeurs et la reconstitution de cette rencontre, le film révèle les rapports de pouvoir qui se cachent derrière l’écran d’un téléphone intelligent.
Uber se présente comme une simple plateforme mettant en relation les chauffeurs et les clients. Pourtant, l’entreprise exerce un contrôle considérable sur la répartition des courses, le calcul des tarifs et l’accès au travail.
C’est une relation de travail dans laquelle l’exploitation est présentée sous les apparences de la liberté et de l’indépendance.
Mais le documentaire montre également quelque chose de plus important : les efforts des travailleurs pour briser leur isolement, transformer leur frustration individuelle en résistance collective et construire une solidarité au-delà des divisions entretenues par les entreprises.
Toronto se soulève : la même lutte de l’autre côté de l’océan
Alors que le public montréalais découvrait la lutte des chauffeurs Uber aux Pays-Bas, des centaines de livreurs de repas étaient descendus dans les rues de Toronto plus tôt dans la même journée, pour protester contre les bas salaires, les conditions de travail dangereuses et le manque de respect.
La manifestation a commencé à Nathan Phillips Square, avant que les travailleurs se dirigent vers les bureaux d’Uber, sur la rue Bloor, pour remettre une liste de revendications.
La mobilisation était organisée par Delivery Drivers United, un collectif qui rassemble plus de 900 livreurs travaillant pour différentes plateformes, dont Uber.
Les manifestants réclamaient des salaires permettant de vivre dignement, davantage de transparence dans le calcul de leur rémunération, une meilleure couverture de santé, une protection contre les accidents du travail et la fin des désactivations arbitraires de leurs comptes.
Certains travailleurs ont expliqué devoir travailler entre 12 et 15 heures par jour pour gagner suffisamment afin de répondre à leurs besoins essentiels. D’autres ont dénoncé des traitements humiliants, notamment le refus de certains restaurants de leur permettre d’entrer ou d’utiliser les toilettes pendant leurs livraisons.
Ces témoignages montrent que la lutte ne concerne pas seulement les salaires. Elle porte aussi sur la dignité et les droits fondamentaux des travailleurs.
Bien qu’une nouvelle législation visant à protéger les travailleurs des plateformes numériques soit entrée en vigueur en Ontario en juillet 2025, une lacune importante demeure.
Le salaire minimum actuel de 17,95 $ l’heure s’applique au temps consacré à l’exécution des livraisons, mais ne couvre pas le temps passé à attendre une nouvelle commande.
Ainsi, les travailleurs peuvent rester disponibles pendant de longues heures sans être assurés d’être rémunérés pour tout ce temps.
Certains manifestants ont accusé les entreprises de ne pas leur verser l’intégralité des sommes auxquelles ils estiment avoir légalement droit, tandis qu’Uber a affirmé respecter la loi.
Mais le message central de la mobilisation torontoise était clair : les travailleurs commencent à s’organiser collectivement contre un modèle d’affaires qui transfère les risques économiques des entreprises vers les travailleurs.
De la Grande-Bretagne au Canada, l’organisation ouvre la voie
La résistance aux entreprises de plateformes numériques ne se limite pas aux Pays-Bas et à Toronto.
En Grande-Bretagne, les chauffeurs Uber ont remporté une importante victoire juridique en 2021, lorsque la Cour suprême a confirmé que les chauffeurs concernés par l’affaire bénéficiaient du statut légal de « travailleurs », plutôt que d’être considérés comme des entrepreneurs indépendants privés de protections fondamentales.
Au Canada, les livreurs de Foodora ont remporté une victoire significative en Ontario en 2020, lorsque la Commission des relations de travail a reconnu leur droit de se syndiquer, après avoir établi qu’ils étaient des entrepreneurs dépendants.
Même si Foodora s’est ensuite retirée du marché canadien, cette décision demeure une étape importante dans la lutte pour l’organisation des travailleurs des plateformes.
Dans l’Union européenne, une nouvelle directive a été adoptée afin de faciliter la détermination du véritable statut d’emploi des travailleurs des plateformes, de renforcer le contrôle humain des décisions algorithmiques et de protéger les travailleurs contre certaines formes de surveillance et de contrôle numériques.
Ces expériences diffèrent par leur contexte et leurs résultats, mais elles offrent une leçon commune :
Les droits des travailleurs ne sont pas des cadeaux offerts par les entreprises. Ils se gagnent par l’organisation collective et la lutte.
Les travailleurs de l’économie des plateformes ont besoin d’une force collective
Ces mobilisations révèlent l’urgence de construire des organisations de travailleurs indépendantes et démocratiques, capables de rassembler les chauffeurs Uber, les livreurs de repas et les autres travailleurs de l’économie des plateformes.
Un travailleur isolé qui fait face à une multinationale dispose de peu de pouvoir face à une entreprise qui contrôle l’application, les prix et la répartition du travail.
Mais lorsque les travailleurs communiquent entre eux, organisent des réunions, définissent des revendications communes et passent à l’action ensemble, le rapport de force commence à changer.
Cette lutte ne peut pas se limiter à réclamer des augmentations de salaire.
Elle doit également porter sur la garantie des revenus, la protection contre les licenciements arbitraires et les désactivations de comptes, l’indemnisation en cas d’accident du travail, la reconnaissance des droits syndicaux et l’obligation pour les entreprises de rendre des comptes.
Il est tout aussi essentiel de construire des liens de solidarité entre les travailleurs des plateformes numériques, ceux des entrepôts, les travailleurs d’agences de placement et les autres personnes occupant des emplois précaires.
Leurs conditions de travail peuvent être différentes, mais la logique sous-jacente est souvent la même : les entreprises cherchent à réduire leurs obligations envers les travailleurs tout en conservant un contrôle maximal sur leur travail.
Les travailleurs migrants au cœur de la lutte
Lors de la projection du film, Assia Malinova, organisatrice communautaire au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI–IWC), a présenté les activités du Centre et ses luttes en cours pour défendre les droits des travailleurs migrants.
Son intervention a mis en lumière les liens entre l’exploitation économique, la précarité de l’emploi et l’instabilité du statut migratoire.
Elle a également parlé de la campagne du Centre, « Montréal se soulève contre les déportations » (Montreal Rise Up Against Deportations), qui vise à construire un vaste mouvement de solidarité contre les politiques de déportation, à défendre les familles menacées de séparation et à réclamer un statut permanent pour toutes et tous.
Cette lutte revêt une importance particulière pour les travailleurs migrants, dont beaucoup subissent des pressions supplémentaires en raison de la précarité de leur statut migratoire, de leurs permis de travail temporaires, des barrières linguistiques ou de la discrimination.
La peur de perdre son emploi ou son droit de rester au Canada peut sérieusement affaiblir la capacité d’un travailleur à dénoncer l’exploitation, à réclamer de meilleures conditions ou à s’organiser collectivement.
C’est pourquoi la lutte contre les déportations est indissociable de celle pour des salaires décents, des emplois stables et des droits syndicaux.
Elle fait partie d’un même combat contre un système qui tire profit de l’insécurité et de la division des travailleurs.
Construire une solidarité entre les chauffeurs Uber, les livreurs, les travailleurs d’entrepôt et les travailleurs migrants est donc essentiel pour créer un mouvement ouvrier plus fort, capable de faire face à l’exploitation.
Nous ne sommes pas de simples numéros sur une application
In This Together soulève une question fondamentale : qui détient le pouvoir dans le nouveau monde du travail et qui paie le prix des profits énormes générés par les entreprises numériques ?
Ce qui s’est passé à Toronto le même jour apporte une partie de la réponse.
Les travailleurs ne sont pas simplement des individus isolés derrière l’écran de leur téléphone. Ils peuvent se rassembler, s’organiser, manifester et lutter pour leurs droits.
D’Amsterdam à Toronto, des chauffeurs Uber aux travailleurs d’entrepôt, de la lutte contre la précarité de l’emploi à la résistance aux déportations, la nécessité de construire un mouvement ouvrier qui dépasse les frontières des entreprises, des secteurs économiques et des pays apparaît de plus en plus clairement.
On ne peut pas faire face à des multinationales mondiales avec des travailleurs isolés. Seules l’organisation collective et la solidarité par-delà les frontières peuvent transformer la colère en véritable force.
Ce sont les travailleurs qui créent la richesse. Ils ont le droit de décider de l’avenir de leur travail et de leur vie.
Nous ne sommes pas des travailleurs jetables. Nous ne sommes pas de simples numéros sur une application. Notre force réside dans notre unité et notre organisation.



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